La session UNESCO de cette année fut une véritable insulte au patrimoine mondial.

Djulfa, un site sacré pour les arméniens, est exclu du concours à cause du gouvernement de l’Azerbaïdjan, hôte de la session du Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO de cette année, qui a effacé son existence et détruit des dizaines de milliers de monuments culturels arméniens.


Une photo de 1915 du fils du chercheur Aram Vruyr avec l’une des nombreuses croix de Djulfa, mise en valeur par le projet de rapatriement numérique du cimetière Julfa de Judith Crispin (avec la permission des archives Aram Vruyr)

Récemment, l’UNESCO a révélé la liste définitive des 29 merveilles historiques et naturelles ayant officiellement intégré la catégorie du patrimoine mondial à l’image des pyramides et du Grand Canyon.

Toutefois, le célèbre site de Djulfa, qui abrite la plus grande collection de pierres de croix médiévales au monde sculptées de  la manière la plus délicate et constituant les vestiges de la communauté – jadis florissante – des chrétiens arméniens ne figurait pas dans la liste des 35 candidatures remises à l’UNESCO. Ce site historique légendaire a été privé de toute appréciation par l’UNESCO du fait du gouvernement azerbaïdjanais, alors hôte de la session du Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, puisqu’il a lâchement effacé la candidature des listes.

Rappelons qu’en décembre 2005, Nshan Topouzian, le dirigeant de l’église arménienne du nord de l’Iran, avait publié une vidéo alarmante en ligne. C’est une patrouille de la frontière iranienne qui l’avait averti du déploiement des troupes azerbaïdjanaises à la frontière iranienne. L’évêque en pleurs avait filmé plus de 100 soldats azerbaïdjanais armés de marteaux, de camions à benne et de grues qui détruisaient le site sacré de Djulfa en pulvérisant les pierres tombales médiévales minutieusement sculptées dont les restes disparaissaient à leur tour, dans la rivière.

En quelques semaines, des milliers de pierres sacrées, qui honoraient de nombreux marchands arméniens médiévaux – une communauté dont les legs comprennent les premiers cafés d’Europe et le butin piraté du capitaine Kidd – ont disparu. Cet effacement témoigne d’une guerre contre l’histoire sanctionnée par l’État et qui est sans doute, le pire acte de nettoyage culturel du XXIe siècle. Pourtant, contrairement aux crimes culturels commis par l’Etat islamique ou les talibans, peu en ont entendu parler.

Vue partielle de la plus grande collection de pierres de croix médiévales au monde, au cimetière de Djulfa, photographiée à l’époque soviétique (avec la permission des archives Argam Ayvazyan)

Comme Sarah Pickman et moi-même l’avons exposée dans un rapport d’enquête de février, la destruction de Djulfa par l’Azerbaïdjan était la grande finale d’une campagne plus vaste. Entre 1997 et 2006, le régime autoritaire en Azerbaïdjan s’est efforcé de démolir systématiquement toute trace de christianisme médiéval arménien dans la région appelée Nakhichevan (anciennement appelée République autonome de Nakhitchevan).

Le bilan final comprenait 89 églises médiévales, 5 840 pierres de croix – dont la moitié se trouvait  à Djulfa – et 22 000 pierres tombales. L’une des églises effacées est la majestueuse cathédrale Saint-Thomas d’Agulis, à l’origine fondée comme chapelle au Ier siècle et l’une des plus anciennes au monde. Selon l’Azerbaïdjan officiel, aucun de ces 28 000 monuments n’a été détruit: ils n’auraient jamais existé.

En tant qu’organisation par excellence chargée de la protection du patrimoine mondial, l’UNESCO devait s’exprimer pour empêcher l’Azerbaïdjan d’effacer le passé arménien du Nakhitchevan. Au lieu de cela, l’UNESCO a non seulement évité la condamnation publique de ces destructions, mais elle a également salué l’Azerbaïdjan en tant que «pays de tolérance». La coopération entre l’UNESCO et l’Azerbaïdjan s’est renforcée en 2013 après que ce dernier ait donné 5 millions de dollars à l’organisation qui était alors à court de finances. En effet, lorsqu’en 2011, Washington a réduit d’un quart le budget de l’UNESCO, suite au vote des États-membres, en faveur de l’adhésion de la Palestine, l’organisation avait dû rechercher un financement alternatif.

Cinq des 3000 pierres de croix médiévales de Djulfa photographiées à l’époque soviétique (avec la permission des archives Argan Ayvazyan)

L’UNESCO mène incontestablement des opérations essentielles à travers le monde entier. Ses différentes branches supervisent la désignation de sites du patrimoine mondial culturels et naturels, éduquent les enfants, émancipent les femmes et servent les communautés vulnérables du monde entier. La Convention de 1970 sur les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites de biens culturels est un traité international important. Plus encore, c’est l’un des nombreux héritages constants de l’organisation.

Le sous-financement des organisations internationales les empêche d’être sélectif quand au choix de leurs donateurs. Les pays ayant des ressources mais dont les motivations sont discutables en ont parfaitement conscience de cela, raison pour laquelle l’Azerbaïdjan a fait de la courtisanie de l’UNESCO une priorité absolue de sa politique étrangère. 

Un historien azerbaïdjanais en exil, Arif Yunus, pense que l’obsession de son gouvernement de recevoir l’approbation de l’UNESCO a plus à voir avec la politique intérieure qu’avec la politique internationale. “Rien ne projette le pouvoir de la dictature Aliyev sur les dissidents azerbaïdjanais“, m’a dit Yunus l’année dernière, “comme commettre un génocide culturel au Nakhitchevan puis se faire engueuler par les louanges internationales de la tolérance ».

D’autres expliquent cette destruction à travers le prisme du conflit ethnique. Après la suite de la dissolution soudaine de l’URSS en 1991, Djulfa – plus largement, l’ensemble de la région du Nakhichevan – devint une enclave de l’Azerbaïdjan indépendante. À ce moment-là, la population autochnochtone arménienne de la région était tombée à zéro. C’est ce destin que la population majoritairement arménienne, jouissant d’une autonomie au sein de l’Azerbaïdjan soviétique en Artsakh, avait voulu éviter lorsqu’elle cherchait à acquérir son indépendance. Ceci a eu pour conséquence la guerre arméno-azerbaïdjanaise au début des années 1990 perdue par l’Azerbaïdjan.

Une douzaine d’unités de l’armée azerbaïdjanaise démolissant Djulfa en décembre 2005, comme observé depuis la frontière iranienne (avec la permission de Djulfa Virtual Memorial and Museum | Djulfa.com)

Ayant perdu des territoires et amassé des réfugiés, l’Azerbaïdjan attribue tous les dysfonctionnements aux «occupants arméniens». Selon l’Azerbaïdjan officiel, le dernier complot des Arméniens est de fabriquer la destruction de monuments imaginaires dans le but de créer de nouvelles revendications territoriales. Fabrications «absolument fausses» du «lobby arménien». C’est ainsi qu’en avril 2006, le président de l’Azerbaïdjan a réprimé la confirmation de la destruction de Djulfa par un journaliste qui maintenant est exilé. Un autre dissident, le célèbre romancier azerbaïdjanais Akram Aylisli, est en résidence surveillée à Bakou depuis 2013 pour avoir osé écrire « Stone Dreams », un roman rendant hommage aux arméniens natifs d’Aylisli, disparus du Nakhichevan.

La question de savoir si l’UNESCO devrait complètement rompre ses liens avec un pays riche en pétrole, qui a détruit 28 000 monuments culturels, reste à débattre. Mais accueillir le sommet le plus important au monde sur la préservation du patrimoine mondial dans ce pays-là dépasse la  ligne rouge. La cruelle ironie de l’organisation par l’UNESCO de la session du Comité du patrimoine mondial en Azerbaïdjan cette semaine n’est ni plus, ni moins une insulte à l’ensemble du patrimoine mondial.

Texte traduit de l’anglais au français.

Source : https://hyperallergic.com/508663/2019-unesco/?fbclid=IwAR2eRmGE3m-5OnR5t4xpmJRCVkB6H2a-TRheqQZbz3qhZXeOj-vDio5Rycg

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